Donner un sens à sa vie

Aujourd’hui dimanche 26 avril 2026, jour du souvenir des déportés, je présente cette petite réflexion sur le travail de Victor Frankl. 

Celui qui a un « pourquoi » qui lui tient lieu de but, de finalité, peut vivre avec n’importe quel « comment »  Friedrich Nietzsche.

Partie I 

Je viens de relire « Découvrir un sens à sa vie grâce à la logothérapie », un ouvrage de Victor E. Frankl.

Ce livre a été publié pour la première fois en 1946, alors que Frankl était sorti depuis un an à peine des camps de la mort où il avait passé trois ans. Il a été déporté avec toute sa famille qui, elle, ne reviendra pas.

Victor Frankl a écrit ce livre pour témoigner et montrer comment son expérience avec les autres prisonniers avait donné naissance à la logothérapie; comment donner un sens à sa vie est capable de redonner à un homme la force de survivre et vivre dans les pires conditions. Survivre et vivre dans un camp de prisonniers…

1943-1944. 

Mort.

Les prisonniers, on leur a tout pris. Leur liberté.

On les a arrachés à leur famille, transportés dans des wagons plombés, on leur a pris leurs vêtements pour les remplacer par des hardes et des chaussures trop grandes ou trop petites qui blessent les pieds. On les a privés de nourriture, affamés, privés du moindre repos, faits travailler au delà de tout épuisement, logés sur des paillasses sales, humiliés, battus, menacés,  insultés. On les a exposés aux coups, à la peur, à la mort, à la maladie, à la faim, à la souffrance, au froid glacial, à l’effondrement d’un corps devenu trop faible et trop douloureux. 

On leur a tout pris, même leur nom, remplacé par un numéro tatoué sur l’avant-bras. 

À Frankl, on a pris le manuscrit de son premier livre qu’il avait caché dans son manteau…

On leur a tout pris et beaucoup de prisonniers meurent d’épuisement, de maladie, de faim, de froid, de leurs blessures, sous la torture, exécutés. D’autres se suicident quand « la mort émotionnelle » (sic) les emmène dans le désespoir. 

Survie.

Certains d’entre eux survivaient à cet enfer sur terre. Se lever parmi des cris et des injures. Répondre à l’appel. Obéir. Marcher dans ces maudites chaussures. Sous la pluie, dans un vent glacial. Baisser la tête. Tenir encore quelques pas. Encore un jour. Dans un vide existentiel abyssal où le tout petit fil qui les attachait encore à la vie était la distribution de pain et de soupe. Un mauvais pain et une mauvaise soupe. Mais calmer un tout petit peu l’atroce faim qui les dévorait était l’obsession des prisonniers. 

La description que fait Frankl de la distribution de pain et de soupe ressemble à celle de Primo Levi dans son livre « Si c’est un homme » paru en 1947. Dans les deux ouvrages, les deux mots pain et soupe. Reviennent comme un leitmotiv. Nourriture tellement insuffisante pour leurs corps affamés, de plus en plus faibles et fragiles. De plus en plus maigres, jusqu’à faire peur. Jusqu’au dégoût de la misère, de la laideur, de la saleté d’eux-même et du camp (sic). Mais tenir encore…

Vie.

Frankl arrive au camp. Il s’y adapte. Il n’a pas le choix. Il décrit la stupeur et le choc qui frappe les nouveaux prisonniers à leur arrivée. La séparation brutale de leur famille. L’impossibilité de communiquer, d’avoir des nouvelles. La souffrance des autres prisonniers devient sienne. La faim, le froid, la maladie, les coups, l’humiliation, la peur, tout. 

Médecin, il est employé par le camp à soigner les prisonniers atteints du typhus et d’autres maladies; soigner les blessures, les gelures, tout ce qu’il peut faire avec rien pour le faire. Une minuscule petite aide pour sauver ce qu’il reste de vie dans un homme dévasté par la maladie et la faim.

Psychiatre, il observe. Il voit des prisonniers se suicider ou y penser quand le désespoir s’installe; quand la mort auto-infligée semble être la seule solution pour se soustraire à ces souffrances. 

Ou vivre encore un peu. Qu’est-ce qui fait la différence dans cet enfer, entre un prisonnier qui veut se donner lui-même la mort à laquelle il se sait, de toutes façons, destiné et celui qui veut vivre ?

Tenir encore un jour ou une heure, il ne sait pas, mais tenir. Tenir pour arriver à quoi ? Tenir pour obtenir quoi ? Vivre pour quoi ?

Alors Doctor Frankl se met à prendre soin des prisonniers de façon plus intime afin de les aider à retrouver l’envie ou la force ou la raison de rester en vie.

Sens.

Victor Frankl regarde ce qui se passe en lui, comme il observe ses patients du camp. Il pense sans cesse à son épouse. Quand il marche, quand il tombe, quand il travaille, quand il souffre. Il pense à l’amour qu’il a pour elle, à la douleur d’être séparé d’elle, de ne pas savoir où elle est, ni si elle est en vie… 

« Mon esprit était tout entier habité par le souvenir de ma femme (…). Je la voyais. Elle me répondait, me souriait, me regardait tendrement; son regard était lumineux, aussi lumineux que le soleil qui se levait ».

Un peu plus loin dans le livre : « j’étais toujours accroché à l’image de ma femme ». Il parle de dialogue avec sa bien-aimée. Il sent sa présence. Il a l’impression qu’il va toucher sa main, une sensation très intense : « ELLE est LÀ ».

Puis, Frankl explique que c’est « grâce à sa vie intérieure que le prisonnier pouvait se protéger du vide, de la désolation et de la pauvreté spirituelle de son existence ».

Pour étoffer leur vie intérieure, les prisonniers se mettent à inventer ce qu’il nomme des petits plaisirs de la vie concentrationnaire, admirer un coucher de soleil, réciter des poèmes, chanter… Chacun de ces moments de plaisir était, dit-il, une absence de souffrance, empruntant ces mots à Schopenhauer. 

De plus, il intervient de façon directe, aidé par son expérience de psychiatre, afin d’aider les prisonniers qui pensent au suicide à tenir, à résister à la tentation d’en finir plus vite. 

Il parle également de certains prisonniers qui allaient au devant des autres afin de les consoler ou de leur offrir un morceau de pain. Pour lui, cette attitude compassionnelle est la preuve que la dernière des libertés des hommes est celle de décider de leur conduite, quelles que soient les circonstances dans lesquelles ils se trouvent; ça, personne ne peut le leur retirer. 

Cette liberté intérieure est une liberté spirituelle et c’est ce qui donne un sens à la vie.

Pour aider un prisonnier terrassé par le désespoir, Frankl l’aide à trouver un but, une tâche à accomplir. S’il n’attend plus rien de la vie, de cette vie-là, au camp, plus rien d’autre que porter sa croix, son fardeau, la vie attend peut-être quelque chose de lui dans l’avenir. Il exhortait ses compagnons de misère à retrouver leur dignité dans leur souffrance et dans la lutte pour leur survie, pour leur vie à venir.

C’est comme ça que Victor Frankl a débuté, dans les camps de concentration de prisonniers, la psychothérapie qu’il allait développer plus tard et nommer logothérapie. 

Dans la deuxième partie, nous verrons ce que peut nous apporter la logothérapie de Victor Frankl à une époque où les conditions de vie pourraient être confortables mais où quelque chose nous manque pour être heureux.