Et comment la patiente peut sortir du trauma grâce à l’hypnose.
— Article publié dans la revue Hypnose et Thérapies brèves, n°81, mai-juin-juillet 2026 —
« La façon de donner vaut souvent mieux que ce que l’on donne »
Pierre Corneille, Le menteur (1644)
J’ai accompagné des centaines de femmes sur le chemin parfois long et douloureux de leur accouchement. J’ai connu des situations extrêmement simple où, je dois l’avouer, je me suis fait plaisir à être juste là pour cueillir comme une fleur un bébé qui de toutes façons serait venu au monde sans mon aide et j’ai été félicitée presqu’autant que la maman…
J’ai sauvé des vies par mon travail dans des cas où la patiente et/ou son enfant auraient connu de graves complications voire une issue fatale sans l’aide de la médecine moderne… et une fois, on m’a blâmée… J’avais donné le meilleur de moi-même pendant des heures pour la patiente et son enfant mais, sans m’en rendre compte, je ne l’avais pas donné comme il aurait fallu. La patiente en est restée traumatisée et moi aussi. Je sais que sur le plan obstétrical, j’ai fait ce qu’il fallait faire (ce que j’ai donné) mais je ne l’ai pas présenté comme la patiente attendait que je le lui présente (la façon de donner). Elle en a ressenti colère et frustration.
C’est comme ça que peut naitre un trauma obstétrical, par défaut de communication.
État des lieux
Le trauma obstétrical est très à la mode en ce moment : livres, émissions de télévision, articles de journaux, réseaux sociaux. Tout le monde en parle, même des personnes qui n’ont aucune notion d’obstétrique ni participé de près ou de loin à la vie d’une femme enceinte. Cependant, des femmes en souffrance s’expriment. Chaque fois, les équipes médicales sont fustigées et accusées de mauvais traitements. Ce sont toujours des dossiers à charge contre les médecins, les sages-femmes et toute l’équipe.
Les mots utilisés par les femmes qui témoignent de leur expérience sont très forts: on leur a bousillé leur accouchement, foutu tout en l’air, on les a massacrées. Même le mot viol revient souvent, on a trituré voire torturé leur vagin, leur ventre, on les a recousues à vif. Elles sortent de là traumatisée, agressée, blessée, dépecée, terrorisée. Voici donc les mots employés par certaines patientes pour décrire l’expérience de l’événement que l’on nome habituellement un heureux événement.
En post-natal, elles se décrivent comme victimes, dépressives, désespérées, tristes, traumatisées, douloureuses chroniques, anéanties…
Ce qui aurait dû être un des plus beaux moments de leur vie les laisse frustrées, pleines de regrets, d’amertume et de colère; on a agit à leur place, contre leur gré, avec violence et autorité, sans leur demander leur avis ni leur consentement.
L’accouchement traumatique laisse la femme dans une profonde souffrance émotionnelle et parfois physique, dans une grande détresse. Pendant des semaines, des mois, la joie d’avoir donné naissance à leur bébé est perturbée par le souvenir traumatisant de l’accouchement, par la colère, la tristesse, la déception. Les patientes sont submergées par les émotions douloureuses, ce qui cause un surcroit de fatigue et risque de perturber la mise en route de l’allaitement et l’établissement de la relation mère-enfant. Et tout ça s’ajoute au baby blues ou l’intensifie.
J’exclue de mon propos, aujourd’hui, les catastrophes de salle d’accouchement qui donnent lieu à des complications graves et irréversibles pour le bébé ou la parturiente qui feraient l’objet d’une autre approche thérapeutique.
L’hypnose comme solution au trauma obstétrical
Je souhaite partager mon expérience dans le cas de ces jeunes femmes qui ont eu un accouchement « obstétricalement » normal avec ou sans épisiotomie ou même une césarienne sans la moindre complication, avec naissance d’un bébé en parfaite santé et une maman parfaitement « rétablie » sur le plan physique, mais pour lesquelles l’ambiance, le contexte, l’attitude de l’équipe médicale et/ou la perception qu’elles en ont eu a laissé un souvenir tellement délétère qu’il a effacé la joie de donner naissance.
Pendant mon expérience en tant que gynécologue, j’ai passé beaucoup de temps à parler avec les patientes traumatisées. Voici ce que j’ai ressenti de leurs témoignages: c’est comme si on les avaient dépossédées des émotions agréables de leur accouchement, comme si on leur avait volé ce vécu plein et entier qu’est la naissance d’un bébé. Comme si on les avait privées de tout ce qu’il aurait pu y avoir de joie, de bonheur, de satisfaction et même de fierté au cours de ce moment.
Le trauma a tout effacé.
Petite précision : je suis une femme mère de trois enfants.
Je suis partie de l’idée, voire de l’espoir, que dans ce moment traumatique, de petites bribes de joie, de satisfaction, d’enthousiasme devaient bien persister quelque part et que sous hypnose, il devait être possible d’aller retrouver ces souvenirs afin de les remettre dans la mémoire consciente de la patiente.
Il y a forcément dans ce chaos et ce vacarme émotionnel des petits riens bien engrammés quelque part dans leur mémoire et dans leur corps et que l’on va pouvoir faire remonter à la surface.
Par expérience professionnelle et personnelle, je connais chaque détail de ce que peut vivre une femme pendant sa grossesse et son accouchement. Et c’est sur ces détails que j’ai décidé de travailler au cours de mes séances d’hypnose pour le trauma obstétrical.
Les femmes se disent volées, dépouillées, l’hypnose va leur permettre de retrouver ce qui leur a été volé. L’hypnose va lever le voile obscur qui gâche tout en cachant l’essentiel.
Grâce à l’hypnose, elles vont revivre leur accouchement, instant après instant, pour faire remonter à leur mémoire consciente le bonheur d’avoir mis leur bébé au monde, comme si tout s’était bien passé, comme si tout s’était passé selon leur projet à elles…Nous allons faire en sorte de retrouver, en s’appuyant entre autre sur le vakog, des parcelles de sensations agréables, les amplifier, les remettre dans le présent.
Histoire d’Alexandra (son nom est changé), le cas princeps.
Alex est une très belle femme de 36 ans, élégante, active, profession libérale. Elle n’a pas d’antécédent médical particulier. Elle est la maman d’une petite fille de cinq ans née par césarienne.
Elle vient me voir « pour faire de l’hypnose » car elle a des douleurs abdominales pour lesquelles de nombreux examens ont été effectués, sans trouver de cause aux douleurs. Plusieurs tentatives de traitement n’ont pas apporté de solution. Il n’existe pas d’autre symptôme digestif. Je la trouve un peu énervée, agacée, impatiente.
Une seule chirurgie : la césarienne. Naissance à terme d’une petite fille de presque cinq kilos. Suites de couches normales. Allaitement maternel.
Elle me confie ne pas aimer les gynécologues mais « vous, c’est pas pareil, vous faites de l’hypnose »…
Première séance
Lors de la première séance, je pars à fond sur un problème digestif fonctionnel : elle est très énervée; je pars sur une patiente shao yang avec stagnation de qi du Foie et je fais une séance type médecine chinoise pure pour remettre dans le bon sens la circulation du qi dans les méridiens et plus particulièrement du Foie.
Nous finissons la séance par une transe formelle sur un bon souvenir afin de trouver l’apaisement, quelques exercices respiratoires et des exercices d’auto-hypnose à faire en cas de douleur abdominale.
Elle part très enthousiaste; ce début lui plait bien.
Deuxième séance: « ça m’a rien fait »…
Elle est très agacée…
Voici comment s’est déroulée la séance.
T, c’est moi; P, c’est Alexandra
T: bon, prenez le temps de vous asseoir… voilà… comme ça, vous êtes bien ?
P: (nerveusement): oui, ça va !
Elle se tortille dans le fauteuil pour s’installer et me tend le compte-rendu de l’accouchement que j’avais demandé (au cas où…).
L’indication de la césarienne était « non engagement de la présentation à dilatation complète ». Suit le compte-rendu opératoire. Naissance d’une petite fille de 4475 g. Apgar 10-10-10. Suite de couches RAS. Allaitement maternel. Sortie à J5.
Rien à redire. Un gros bébé ne descend pas toujours facilement dans le bassin maternel.
P: est-ce que mes douleurs pourraient venir de la césarienne ?
Je lui explique pourquoi je pense que oui et non.
Elle ne m’a pas traitée d’hypocrite, elle aurait pu et je suis sûre qu’elle l’a pensé.
P: tant mieux mais de toutes façon, je n’aurais pas d’autre enfant !
T: pourquoi ?
P (très énervée): pourquoi ? Je n’ai pas envie qu’on me détruise une deuxième fois la naissance de mon bébé !
Sa colère se fond dans ses larmes…
P: vous voulez bien m’en parler, si ce n’est pas trop douloureux pour vous ?
S’en suit une longue description de l’accouchement, mêlée de larme et de rage…
Résumé:
Alexandra arrive en pleine nuit à l’hôpital car elle vient de perdre les eaux.
Très peu de contractions au début.
On lui met une perfusion (je ne savais même pas ce qu’il y avait dedans).
Le col de l’utérus reste épais, les douleurs augmentent.
La sage-femme suggère une analgésie péridurale (j’en voulais pas).
L’anesthésiste tarde à venir (je hurlais de douleur).
Travail très long (à cause de la péridurale, je pouvais pas bouger dans le lit ni m’asseoir, ni me lever).
On me dit que le col se dilate très lentement.
Le bébé ne descend pas (ils n’ont pas arrêté de m’examiner pour voir si « ça avançait », j’en avais marre, ils me disaient rien, ça faisait mal).
Le travail traine (la sage-femme m’a dit que « ça descend pas »).
Le monitoring commence à montrer des signes de souffrance fœtale (tous leurs trucs ça a fait souffrir mon bébé).
Soudain, on lui dit qu’il faut faire une césarienne en urgence parce que le bébé ne va pas bien…
Alexandra se met à pleurer, à crier, à paniquer (j’ai insulté tout le monde. Je leur ai dit qu’ils n’avaient pas fait leur travail, etc..).
On l’emmène au bloc et comme elle était très agitée (folle de rage et de peur que mon bébé ne survive pas), on lui injecte « un petit quelque chose qui va vous calmer ».
Et là, elle ne se souvient plus de rien…
Elle se réveille sur un brancard (mal partout et ensuquée), en salle de réveil, son mari est à côté d’elle et il tient dans ses bras leur petite fille en bonne santé.
P: ils m’ont privée de mon accouchement. Je n’ai pas vu mon bébé venir au monde. C’est comme un trou noir… comme si ce n’était pas moi qui avais accouché.
Un silence pour respirer un peu…et je lui suggère de bien se réinstaller dans le fauteuil…
T: quand on vous a injecté le petit quelque chose en salle d’op, qu’avez-vous ressenti ?
P: rien ! Comme si je tombais dans le brouillard…
T: dans le brouillard, on entend ce qui se passe, on voit des choses… Laissez venir un bruit, une odeur, une couleur…tranquillement.
P: ah oui ! Ils étaient tous en vert.
T: mais encore ?
P: on m’a fait respirer dans un truc qui sentait bizarre…
T: mais encore ?
P: un truc doux qui sentait le caoutchouc et le produit chimique…
T: vous avez entendu quelque chose ?
P: les gens parlaient…je ne comprenais pas…
T: rien d’autre ?
P: des bruits de papier et métalliques…
T: et dans votre corps, dans le ventre, c’était comment ?
P: je n’avais plus mal…
T: c’est tout ?
P: on m’a secouée dans tous les sens…
T: et votre ventre…?
P: ils ont appuyé sur mon ventre, je crois…
Elle met ses mains sur son ventre.
T: autre chose ?
P: non…
T: vous êtes sure ? Vous avez entendu quelque chose…?
P: Je sais pas…
T: à un moment, est-ce que vous avez senti quelque chose de chaud contre votre poitrine, votre joue, votre bouche…(je l’aide un peu)
P: …chaud et mouillé…
T: quelle autre sensation ?
P : le cri de mon bébé…son odeur…
T: quand c’était chaud et mouillé…quoi d’autre…
P: son front sur ma bouche et mon nez…
Des larmes inondent ses joues…
Nous restons encore un long moment en silence, sans rien dire…
Alexandra pleure doucement…
T: quand vous vous êtes réveillée, avez-vous perçu quelque chose du bébé ?
P: oui… je l’ai vue… sa petite tête qui sortait du lange… ses cheveux noirs…
T: alors…
P: mon mari l’a posée sur ma poitrine.
T: c’était un peu comme la sensation en salle d’opération ?
P: ah oui…peut-être…c’était comme ça…
T: et quoi d’autre ?
P: une odeur bizarre…du plâtre…
T: et encore ?
P: elle faisait des petits bruits avec sa bouche.
T: qu’est-ce que vous avez ressenti ?
P: je sais pas…j’étais bien…c’était doux…
Nous restons encore en silence un long moment. Tout ça est en train de se réinstaller dans sa mémoire. Alex a retrouvé les minuscules pièces de puzzle dont elle avait besoin pour reprendre possession de son accouchement.
Je l’invite à sortir lentement de sa transe.
Je ne souhaite pas débriefer mais elle me dit « merci, c’est comme si je venais d’accoucher, j’ai tout bien vu »…
Au cours de cette séance d’hypnose, Alex a vécu de nouveau toutes les sensations, les souvenirs occultés de ce qui se passait pendant la césarienne. Cela a remis dans sa mémoire tout ce qui était lié à la naissance de sa fille. Nous avons amplifié des parcelles de souvenirs, corporels et émotionnels, pour les rendre présents et valorisants. Elle a vraiment donné naissance à sa fille. Les souvenirs plaisants ont refait surface à sa mémoire consciente.
Épilogue:
Nous avons fait encore quelques séances: côté trauma obstétrical, c’est réglé. Elle parle de la césarienne comme d’un événement banal et ne fait plus allusion à sa frustration initiale. Elle dit même que si le deuxième est moins gros (rire) il passera par en-bas…
Et que l’équipe obstétricale a bien fait son travail mais « ils auraient pu être plus sympas avec moi ».
Nous avons continué à travailler sur les douleurs abdominales qui n’étaient pas dues à la césarienne.
Conclusion:
Un train peut en cacher un autre ! Un motif de consultation et deux problèmes réglés, le trauma obstétrical et les douleurs abdominales. Mais seules les séances d’hypnose médicale nous donnent le temps de faire ce travail sur le corps et les pensées des patientes.


